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Discussions doctrinales : qu’en attendre ?

dimanche 11 octobre 2009, par Abbé Philippe Laguérie

Il ne s’agit aucunement de jouer les madame Soleil, encore moins de pré-juger des conséquences probables des divers scenarii possibles. Mais à la veille de l’ouverture des discussions doctrinales entre les représentants de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et ceux de la Fraternité Saint-Pie X, il est loisible et même souhaitable de s’arrêter une minute pour savoir ce qu’on peut en attendre. En soi, et compte tenu des circonstances connues. Parce que, toujours, le pessimisme entrave et que l’optimisme déçoit, toujours. Cela pourra nous éviter la fureur de déceptions prévisibles comme l’euphorie de succès éphémères. Et puis, cela concerne toute l’Eglise et pas seulement les protagonistes.

Ces discussions doctrinales sont, en elles-même, une chose excellente. Il en sortira certainement une certaine clarification et ce, surtout, en cas de désaccords irréductibles constatés. A moins "qu’on nous cache tout et qu’on nous dise rien", on devrait apprendre mille et une chose toutes intéressantes. La liberté religieuse définie aux premières lignes de "Dignitatis Humanae" est-elle un droit naturel ou un droit civil ou les deux ou ni l’un ni l’autre ? La médiation universelle de la conscience fonctionne-elle de même manière en matière de Foi et de Révélation qu’en matière morale ? L’Eglise du Christ décrite au chapitre 1 de "Lumen Gentium" est-elle adéquate au Peuple de Dieu décrit au chapitre 2 ? (J’ai posé la question à une dizaine d’évêques catholiques : un seul m’a répondu. Il disait que oui, les autres ne savaient pas). Puisque "Jésus-Christ s’est uni, en quelque sorte, à tout homme par le mystère de l’Incarnation" (idem), quelle est cette union ? Existe-t-elle, d’abord ? Ce "En quelque sorte" recouvre quoi au juste ? Est-ce par l’acception du mot "nature" par l’universel abstrait ou par l’étant concret des substances ? Si oui, est-elle extensible à l’ordre de la grâce ? Faudra-t-il recourir à une lecture en parti-double et aux prodiges de l’analogie de proportionnalité propre pour proposer une réception à deux vitesses de cette formidable affirmation ? N’est-elle, au fond, qu’une admirable poétique qui aura anticipé, un peu iréniquement il est vrai, l’oméga sur l’alpha, Le Christ cosmique sur le Christ historique, dans un plérôme plus teilhardien que paulinien ? En quoi consiste l’unité spirituelle du genre humain ? Dans la puissance ? Dans l’acte ? Les damnés comme les élus y ont-ils équivalemment leur part ? Les semences du Verbe sont-elles universelles et, si oui, (ce que je crois peut-être à tort) comment les authentifier, qui pour le faire ? Etc.

Avouez que ce sont là des questions passionnantes, du plus haut intérêt tant spéculatif que, malheureusement, pratique. Il faudra bien, pour que ces échanges ne soient pas de pures "disputationes" élégantes et urbaines, qu’on nous dise le vrai du faux, le bien du mal et surtout les distinctions nécessaires à la réception de ces textes controversés après quarante cinq ans d’une praxis qui a tenu lieu d’herméneutique. Ces questions me passionnent et je dis un grand merci, au regard de cette clarification, non pas tant à ceux qui descendent dans l’arène (on les appréciera après) qu’à ceux qui les y ont placés. Mgr Fellay, qui a établi le déroulement des opérations et le Pape qui l’a magnanimement accepté. La clarification est vitale, parce qu’elle est lumière et toujours un don du Verbe : "En Lui était la vie et la vie est la lumière des hommes". Chez Dieu vie qui éclaire, chez nous lumière qui fait vivre.

Mais la tache s’avère difficile et alors périlleuse, en proportion de sa difficulté. Si, dogmatiquement, on a tout à y gagner, on y a, politiquement, tout à perdre. Car si la clarification s’avère indispensable, l’issue des débats apparait problématique de toutes les manières. On parviendra, même "in confuso", à un accord doctrinal ou on n’y parviendra pas, Lapalisse dixit.
Dans les deux cas c’est crucial et peut-être même crucifiant. En cas d’accord, c’est à dire de signature d’un texte doctrinal commun, il y aura concession, sur chaque proposition particulière, de l’une ou l’autre partie. Le texte accepté et clarifiant pourra bien ne donner tord ou raison à personne, il n’en reste pas moins qu’il infléchira nécessairement la position des uns et des autres. l’humilité y trouverait certainement son compte mais je ne crois pas que la clarification se fasse de cette manière. Peut-on envisager un texte, même long et bien ficelé, qui clarifie à lui seul les 1500 pages du texte de Vatican II, même si beaucoup n’ont point à l’être ? A le supposer, il constitue déjà un désaveu implicite du Concile et il ne manquera pas non plus de bonnes îmes de l’autre coté pour crier à la trahison. Je suis sceptique, pour le moins... Il y a manifestement un risque d’enlisement, et pas seulement dans la durée mais aussi dans le flou.
En cas de désaccord, on cristallise les positions et Rome, Seule à trancher définitivement les causes dogmatiques, retranche aussi ses coryphées. C’est la catastrophe, de part et d’autre d’ailleurs ! A quoi il fallait bien réfléchir avant que d’engager un processus dont l’alternative apparait inéluctablement cornue, comme le syllogisme du même nom.

A Luther, qui sapait pourtant les fondements de toute la théologie catholique, le Cardinal Cajetan spécialement mandaté par Rome ne voulut imposer au récalcitrant que la reconnaissance du pouvoir de l’Eglise Romaine et de son Magistère. Certes, il n’y est pas parvenu et on l’a accusé de laxisme. Mais qui irait soutenir, justement, que la révolte du moine ne trouve là sa responsabilité la plus écrasante et, pour le Cardinal, la certitude d’avoir tout fait pour éviter le grabuge de la Réforme. Les contemporains de Luther n’ont rien à se reprocher ; les fautifs sont leur laxistes prédécesseurs.

Je souhaite le meilleur pour les uns comme les autres : clarification et aboutissement. Mais parce que je vois très mal la chose, par quelque bout qu’on la prenne, je confie à la prière, la mienne et la votre (et pas seulement pour la Russie) cette passe ô combien périlleuse. D’autant que les interlocuteurs sont tous triés sur le volet : la fine fleur de la théologie actuelle, dominicaine, jésuite et opus Dei, d’un côté ; les plus irréductibles et les moins portés aux concessions, de l’autre. Que si les enjeux n’étaient pas d’une importance aussi considérable, ce devrait être un régal pour l’esprit. Mais l’heure n’est pas au spectacle mais bien plutôt à la supplique pour une intervention divine sans laquelle le pire ne serait pas à craindre mais bien arrivé déjà. Oremus !

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