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Le triomphe des Rameaux.

vendredi 26 mars 2010, par Abbé Philippe Laguérie


Cet épisode presque culminant de la vie de Jésus revêt une portée et une signification qu’on ne creuse pas assez. Jésus a souhaité, orchestré, organisé un triomphe apparemment humain et l’a accepté avec joie. Il est à cinq jours de sa mort.

Les Rameaux furent un succès monstre. On ne parle que de Jésus à Jérusalem. La popularité du nazaréen est à son comble. Tant les miracles de Galilée dont la rumeur monte jusqu’à la capitale, que les altercations avec les intellectuels de Jérusalem et, plus récemment, la résurrection de Lazare, qui a subjugué les foules et ébranlé le sanhédrin, ont fait basculer l’opinion publique en faveur de Jésus. Tous ces gens vont enfreindre les consignes du sanhédrin jusqu’à risquer l’excommunication de la synagogue, leur autorité religieuse suprême. (Jn 11, 57).

Les foules sont innombrables. Aux très nombreux disciples de Jésus se joint « La foule considérable qui était venue à la fête » (de Pâques) dit Jean (12, 12). Les foules devant et les foules derrière dit Matthieu (21, 9) ; Les foules subjuguées par la résurrection de Lazare (Jn 12 ,17). Les curieux, les peureux, les badauds que le succès ragaillardit. La ville tout entière bascule littéralement du côté de Jésus.

Jésus le sait et va organiser son propre succès. C’est Lui qui prend l’initiative, juste après l’avant-dernier village de désigner l’âne et surtout l’ânon que les apôtres doivent requérir au prochain et dernier village avant la ville. Si le propriétaire râle un peu, il suffira de lui dire que c’est le Seigneur qui en a besoin ! C’est, lui aussi, un disciple.

Jésus reçoit tous les honneurs royaux. C’est juste, c’est normal, c’est sain. Il fallait que ce fût fait et bien fait. Il est juché sur l’ânon (les chevaux sont interdits par la Loi) tandis que la foule l’acclame à pieds. Cet ânon n’a jamais été monté : c’est un règne nouveau et différent qui s’inaugure. On coupe les branches pour saluer le roi. On ôte son manteau pour que l’ânon et son roi s’avancent sur un tapis. Les enfants hurlent « Hosanna au Fils de David » au grand scandale des pharisiens qui veulent les faire taire et qu’on les fasse taire. Mais Jésus, souverain, « s’ils se taisaient ce serait les pierres qui hurleraient ». Autrement dit, si ces enfants n’acclamaient pas le Roi d’Israël, le Fils de David, les pierres alors publieraient la divinité de leur Créateur !

« Hosanna au Fils de David ». Hosanna : « Sauve » « Protège » « Vive » « Règne » le Fils de David. Depuis la prophétie de Nathan au roi David, tout israélite sait que le Messie est le fils de David qui règnera éternellement sur ce trône temporel, comme l’annonce l’Archange Gabriel à la Vierge Marie le jour de l’Annonciation. C’est le terme technique de la désignation du Messie de Dieu.

Aucune réticence de la part de Jésus. Il reçoit ces honneurs, ces titres, ces acclamations triomphales comme justes, salutaires, normales et nécessaires. Il est le roi d’Israël, bien plus que ses prédécesseurs et il est juste et salutaire que ses sujets le sachent, le reconnaissent et le publient sur les toits. Je suis persuadé que Jésus a reçu ces ovations avec une joie profonde et une émotion indicible, c’est évident. Et pourtant…

Dans son camp, c’est l’effervescence et la fébrilité. Les zélotes de tout poil redressent la tête, il n’en fallait pas tant, enfin le Maître a compris et descend dans la rue, le lieu du pouvoir. On croit le grand soir arrivé en cette matinée radieuse et triomphale. Chez les douze y compris, parmi lesquels se trouvent bien des zélotes. Simon, dont c’est le surnom. Mais aussi les fils du tonnerre, qui ne sont pas des tendres, partisans des méthodes fortes, jusqu’à faire descendre le feu du ciel sur les ennemis de Jésus. Thomas, qui veut en découdre avec des épées. Jusqu’à Saint-Pierre qui dégainera pour de bon à Gethsémani. Tous sont persuadés, jusqu’à l’Ascension et même la Pentecôte, que Jésus doit remonter physiquement sur le trône de David. Mais le plus zélote de tous est Judas l’Iscariote qui va trouver sa perte en cette journée mémorable. Renverser Hérode avec une telle foule et un tel thaumaturge à sa tête : un jeu d’enfant.

Mais Jésus va détourner ce cortège jusqu’au Temple et non point sur le Palais d’Hérode, non loin de là. Politiquement, c’est la première « erreur ». Cette inoubliable journée devait marcher, en bonne logique, sur la résidence du roi d’Israël. Peu importe ici cet Iduméen de pacotille, illégitime et scandaleux ! Au contraire, le renverser était justice, ne serait-ce que celle de remettre sur le trône un candidat légitime, vrai fils de David, juste, saint et puissant. Pas sûr que Pilate eût fait donner la cohorte…querelle de juifs et Pilate déteste toujours Hérode.

Jésus arrive donc avec cette foule en liesse…dans le Temple. Et là, deuxième erreur politique, Il tient un discours des plus surprenants devant les « manifestants ». (Jn 12, 23-36). « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié » ! Quelle ambiguïté ! Mais aussitôt Jésus poursuit, pour la déception de tous et le scandale de certains : « En vérité je vous le dis, si le grain de froment ne tombe dans la terre et ne meurt, il demeure seul » « Qui aime son âme la perd et celui qui hait son âme en ce monde la garde pour la vie éternelle » « Le fils de l’homme doit être élevé ». Et l’on marmonne dans la foule : On nous avait pourtant appris que le Christ demeure éternellement, comment peux-tu dire… C’est le Père qui conclue ce triomphe par sa voix tonitruante du ciel : « Je l’ai glorifié (les rameaux) et Je Le glorifierai encore (Pâques) ! »

Le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ intervient personnellement pour expliquer au faux espoir humain qu’il ne sera pas déçu, pourvu qu’on le prenne comme il faut. Ces foules veulent la gloire du Christ, elles l’auront et de quelle manière combien plus éclatante.

Mais ce langage n’est pas compris. « Ayant prononcé ces paroles, Jésus se déroba à eux » (12, 36). Faire un roi sans prétendant… Il quitte la capitale et va passer la nuit à Béthanie, seul avec ses amis complètement déroutés. La foule se disperse, n’ayant plus de mots d’ordre et volatilisé le héraut du jour. Chez les zélotes, c’est le scandale. Judas, indigné, se range du côté de la légalité et entreprend de vendre son Maître, finalement un doux incapable qui ne mérite pas son succès et surtout ne sait pas en tirer parti.

Jésus garde une maîtrise absolue des événements, c’est sidérant. Il programme tout, orchestre tout, dirige tout. Son baptême de sang est son horizon indéfectible, son heure et, Lui seul le sait, sa gloire insurpassable. Il a bousculé tout le monde, toute sa vie, tout le temps et, en cette journée historique des Rameaux, Il a pris le risque considérable d’emmener chacun sur une fausse piste. Qu’importe, il fallait que ce fût fait et bien fait. Que le Christ eût une journée « normale », son heure de gloire. Qu’Il soit reconnu et demeure le Roi d’Israël, non d’une royauté facile, pourtant aux bouts de ses doigts, mais d’une monarchie autrement solide et puissante, acquise au plus haut prix du sang pour une victoire sans fin. « Regnavit a ligno Deus ». Dieu a régné, mais par le bois.

Cinq jours plus tard, il ne restera qu’une trace éphémère et formidable de cette mémorable journée ; sur la croix, cet humble écriteau en hébreu, grec et latin « Jésus de Nazareth, Roi des juifs ». Il aura détourné cette journée vers le sacrifice de la croix et le triomphe de Pâques, mais Il conserve pour l’éternité et la réalité et le titre d’un Monarque sans successeur. Et depuis 2000 ans, Israël se cherche un roi…


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